(Article de Bernard Stiegler)
(Du collaboratif au contributif)
Nous avons besoin d’une société basée sur une économie de contribution qui redéveloppe et reconstruise les savoirs. Nous devons reconstruire des capacités, de reconstituer des processus de « capacitation » au sens où en parle Amartya Sen.
Amartya Kumar Sen s’est vu remettre le prix Nobel d’économie en 1998 pour avoir démontré que l’espérance de vie des jeunes hommes du Bengladesh dans les années 70, était plus élevée que celle des jeunes hommes noirs de Harlem. On vivait plus longtemps là où il n’y avait pas d’eau courante, pas de médecins, pas d’hôpitaux, pas d’appareil judiciaire, pas de supermarchés, etc. A. Sen a démontré que la résilience des populations Bengali extrêmement défavorisées était attestée, parce que les savoirs et ce qu’il appelle des capacités étaient maintenus.
Aujourd’hui, une véritable recapacitation est à nouveau rendue possible par les réseaux numériques dans les sociétés consuméristes en crise. Cette technologie permet de développer des processus relationnels qui produisent une grande valeur d’usage, transformable en valeur d’échange, mais également une valeur pratique non transformable en valeur d’échange.
Ce que nous appelons la valeur pratique à Ars Industrialis, relève de ce que l’économie appelle les externalités positives et n’est pas monétisable directement. Par exemple : la pollinisation par les abeilles est une externalité positive qui ne peut s’accomplir qu’en sus de ce qu’elles récoltent de monétisable, à savoir du miel. Nous étendons ces valeurs pratiques au sens où elles ne s’usent pas, à la différence des valeurs d’usage toujours soumises à l’usure. Les savoirs sont des valeurs pratiques en ce sens.
La recapacitation repose sur de telles valeurs pratiques, et elle doit être basée sur une réflexion et des études précises, sur des critiques au sens constructif des technologies du numérique et de leur pratique sociale.
Nous devons mesurer l’importance de l’enjeu : nous sortons du modèle consumériste. Condamné du point de vue économique et financier aussi bien que social et comportemental, il repose sur des systèmes qui ne génèrent que de l’insolvabilité : des producteurs mal payés, des consommateurs endettés, des banques et finalement des Etats qui se ruinent en les recapitalisant. Il ne tient plus la route.
Google exploite un modèle au départ contributif, mais en le ramenant dans le giron consumériste, voire hyperconsumériste. Ce sont des modèles hybrides dans une période de transition. Ce sont des outils contributifs, car ils sont nourris par les internautes. Mais en même temps ils promeuvent des modèles d’affaires basés sur un véritable marketing chirurgical et un consumérisme extrémiste basé surs la « personnalisation », mais qui aboutit en réalité à une désindividuation massive.
Nous devons tout observer et analyser en détail dans ce processus de transition, le meilleur et le pire, et non nous contenter de construire du storytelling, qu’il soit tout blanc ou tout noir. Et il faut, à partir de là, savoir vers où aller et se donner les moyens de vouloir y aller. Nous devrons le faire dans une période de transition nécessitant une constante correction de trajectoire et qui durera sans doute longtemps, au moins une vingtaine d’années. Il est essentiel d’agir au plus tôt, car comme dans tout système dynamique en mutation, les conditions initiales marquent profondément l’avenir du système.
La Recapacitation est présente dans la transmission du savoir d'un projet-fondateur à l'autre où elle est intégrée dans la base de données du MOOC de l'EDA.

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